R.I.P

R.I.P
Comme un bon repas que l' on attends de voir fumer devant soit dans un restaurant chic, le jour de ma mort est enfin arrivé. Il aura coûté cher à ceux qui auront refusé de voir mes restes pourrissants finir dans un grand four plutôt qu' entre quatre planches de bois surmontées d' une pierre de plusieurs dizaines de kilos. Le silence auquel il me semblait avoir droit n' est pas encore pour moi. Au dessus de mon corps reposant à l' horizontale, j' entends le crissement des semelles sur le gravier qui accompagne les allées bordant la multitude de tombes qui entourent la mienne. Les pleurs aussi. Ils me semblent beaucoup moins nombreux que ceux auxquels j' aspirais sadiquement de mon vivant. Tant mieux. Finalement je préfère imaginer que mon départ n' est une douleur que pour un nombre restreint des gens que j' aime.
Je pensais plonger dans un rêve qui ne connaîtrait de fin qu' après mon entière dégradation physique. Le repos éternel semble avoir du retard sur notre rendez-vous. Cet entêtant bruit de fond impossible à fuir de mon vivant est toujours bien là. Les rires, eux, ont disparus comme par enchantement. Je détestais déjà les protocolaires mines sombres qui affligeaient ceux qui suivaient les mêmes cortèges funèbres que moi lorsque nous perdions un proche. Aujourd'hui c' est de moi qu' il s' agit. Moi qui me suis toujours évertué à ne ressembler qu' à moi, j 'entends s' agiter un mètre au dessus de ma tête, ma famille, mes amis et peut-être deux ou trois individus venus assister au spectacle de ma mort.

Ce sont ces derniers que j' aurai aimé remercier. Parce qu' ils sont à l' heure actuelle les seuls à sourire. Parce qu' ils n' ont dans la tête aucun regret. S' ils ont jalonné mon existence, ils ont surtout déposé ces petits cailloux sur lesquels est venue se blesser la plante de mes pieds. Avec eux j' étais certain de ne jamais me tromper. Ils étaient vils, mesquins, presque inhumains pour certains, tous plus hypocrites les uns que les autres mais je savais les reconnaître parmi tous ceux qui ont partagé ma vie. C' est grâce à eux que j' ai su excuser mes fautes. Les pardonner sans avoir à me confesser. Parce que jamais je n'ai été aussi loin que certains d' entre eux. J' étais méchant lorsqu' ils étaient monstrueux. Violent lorsqu' ils étaient sanguinaires. Grossier lorsqu' ils étaient vulgaires.

Je me souviens d' eux, oui, mais pour combien de temps encore? Des souvenirs, bons ou mauvais, j' aimerai plus tard que ceux qui m' auront survécu n' en retiennent que les premiers et qu' ils chassent de leur mémoire les seconds.Parce que malgré mon besoin d' identité, cette reconnaissance que j' ai tenté de forger à travers le mal, je veux que l' on se souvienne de moi comme quelqu' un qui l' aurait combattu. Pour ne faire que le bien autour de moi. Même si je sais que dans la nature humaine personne n 'est à l' abri de blesser son prochain. Il ne suffit pas de tenir une arme entre ses mains pour faire mal. Les mots peuvent blesser aussi fort. De cela je suis sûr puisque certains en ont fait la cruelle expérience.

Je m' attends à brûler en enfer. Mais dans combien de temps? Je ne ressent pas encore la brûlure des flammes purificatrices. Bien au contraire, j' ai froid.

Et si c' était cela en réalité l' Enfer !
Être enfermé dans un immense bloque de glace sans pouvoir bouger le petit doigt. Ou peut-être est-ce le paradis ? Peut-être que là-haut, les anges sont si corrompus que le véritable Enfer ne se trouve pas sous nos pieds mais au coeur d' une citée aux murs blancs posée sur un nuage de vapeur. Je ne peux même pas fermer les yeux pour me changer les idées. D' ailleurs, je ne suis pas certain d' être l' auteur de mes pensées. Une voix sans doute intérieure a pris le relais au moment où j 'ai fermé les yeux pour l' éternité. Une éternité qui connaîtra son apogée au moment même où de mon enveloppe ne subsistera que poussière...

# Posté le lundi 13 novembre 2006 05:27

Modifié le mardi 30 décembre 2008 01:48